Dans le Nordeste du Brésil, une sécheresse sans fin

Un excellent article de Claire Gatinois, envoyée spéciale permanente du Monde, sur la sécheresse qui frappe le Nordeste depuis maintenant plusieurs années. Nous en parlons régulièrement (voir ici et ici), et les romans de notre collection Terra y font très souvent référence – la sécheresse étant tristement devenue familière aux Nordestins. Ici, dans La terre de la grande soif :

Chico Bento n’avait plus le choix, il ne lui restait plus qu’à partir. Sans plus de céréales à manger, sans travail, sans ressources d’aucune sorte, il n’allait pas se laisser mourir de faim tant que durerait cette sécheresse. Et puis, le monde est grand et il y a toujours du caoutchouc en Amazonie…

Heureusement, les sécheresses modernes sont considérablement moins meurtrières que les sécheresses historiques (rappelons que la sécheresse de 1877 avait fait… 500 000 morts, sans compter les déplacés). Cela est probablement dû aux grands travaux hydriques et aux barrages, mais aussi, plus récemment, à un programme de construction de citernes gratuites, ainsi qu’au programme Bolsa Familia, qui permet aux familles les plus pauvres de survivre. Malheureusement, ces programmes semblent menacés par le nouveau gouvernement…

Pour la petite histoire, je m’étais rendue en 2013 à Quixada, la ville natale de Rachel de Queiroz. Je m’étais promenée au bord de l’étang Açude do Cedro et étais tombée sous le charme de cet endroit.

Avant / Après… ça fait peur !

Voici quelques extraits de l’article du journal Le Monde :

(…)

Voilà six ans que la sécheresse s’abat sur cette région parmi les plus pauvres du pays. A Dormentes près de 90 % des récoltes auraient été perdues. La plupart des familles ne vivotent que grâce à la bolsa familia, un pécule attribué par le gouvernement de quelques centaines de reais au maximum. Les hommes, eux, désertent le foyer, tentant de vendre leurs bras à des agriculteurs qui, par miracle, en auraient besoin.

« C’est une catastrophe. Chaque année est plus sèche encore que la précédente. Même les mandacaru, cactus symboles de la résistance des Nordestins, meurent ! », se désole Josimara Cavalcanti Yotsuya, vice-maire de la commune, membre du Parti socialiste brésilien (PSB, centre gauche). Atterrée, sa suppléante nous emmène sur les barrages des alentours où le niveau de l’eau est dramatiquement bas. Elle peste contre les camions-citernes du gouvernement, trop peu nombreux.

« La sécheresse nous cogne », bougonne Manoel Nascimento de Macedo. Propriétaire d’une cinquantaine de brebis et de chèvres, il a dû vendre une partie de son cheptel, incapable de nourrir tout le troupeau.

Une fois les réserves de maïs épuisées, les fermiers utilisent la caatinga – le maquis local – et brûlent même le mandacaru, qui, une fois débarrassé de ses épines, peut servir de fourrage. Des pratiques qui inquiètent les chercheurs. En cause : leurs effets pervers sur la biodiversité. Mais même ces tactiques du temps jadis ne suffisent plus. « Ça dure depuis 2011. Moi, je n’ai plus d’espoir », souffle M. Nascimento de Macedo.

« Les besoins en eau ont augmenté »

En 2017, la pluviométrie affiche 164 millimètres à Dormentes. A deux heures de route de là, Petrolina relève 146,7 mm de pluie, contre une moyenne de 440 mm au cours des 105 dernières années. Les deux communes se sont déclarées en état d’urgence, comme l’ont fait près de 80 % des villes du Nordeste depuis 2012, souligne le site d’information G1, s’appuyant sur les données du ministère de l’intégration nationale.

Une sécheresse sans fin. Historique et inédite depuis 1910. Si les populations ne meurent pas de soif, les récoltes et le bétail ne permettent plus de mener une vie décente.

La principale explication serait liée au phénomène climatique qui réchauffe l’océan au-dessus de l’équateur et le refroidit sur les cotes du Nordeste brésilien, empêchant la formation de nuages gorgés de pluie, explique Mario Miranda, météorologue professeur à l’Université fédérale de la vallée du Sao Francisco (Univasf), à Petrolina. L’effet, cumulé certaines années à celui d’El Niño dans l’océan Pacifique, n’a fait qu’accentuer les sécheresses du Nordeste.

« Il y a des précédents », nuance le climatologue. A intervalles réguliers, tous les vingt-cinq ans environ, des sécheresses frappent plus ou moins brutalement le Nordeste, les premières relatées datant du XVIe siècle. « Ce ne sont pas les sécheresses qui sont plus fortes, ce sont les besoins en eau qui ont augmenté avec la croissance démographique nordestine », remarque M. Miranda.

« Cohabiter avec la sécheresse »

Maudit, le Sertao a appris à vivre avec l’aridité. Dans la région de Petrolina, où la pluie est encore plus rare qu’à Dormentes, les agriculteurs ont trouvé leur salut grâce à la mise en place d’un système d’irrigation parti du fleuve Sao Francisco. Les techniques, inspirées de celles du Pérou et d’Israël, ont permis d’arroser une zone de 170 000 hectares.

Les études démarrées sous la présidence de Joao Goulart, dans les années 1960, avant le coup d’Etat militaire, visaient à assurer la sécurité alimentaire de la population.

Cinquante ans plus tard, l’endroit est devenu telle une oasis en plein désert : la vallée du Sao Francisco est l’un des principaux exportateurs de fruits, de mangues, de melons, de bananes, de raisins… et elle est réputée pour ses vignobles. Un petit miracle. Dans certains coins, non irrigués, on parvient aussi à cultiver des tomates en utilisant l’eau saline dont regorgent les sous-sols, souligne-t-on à l’Embrapa, centre de recherche agricole de Petrolina.

« Certains agriculteurs ne s’adaptent pas au climat. Faute d’éducation, de technologie mais aussi de travail », abonde Sergio Guilherme de Azevedo, ingénieur agronome, analyste en transfert de technologie à l’Embrapa, évoquant des paysans qui n’ont pas le réflexe de stocker leur fourrage ni d’opter pour des cultures à cycle de vie plus court.

« Auparavant on parlait de combattre la sécheresse. Maintenant on dit qu’il faut cohabiter avec elle », estime Nilton Mota, secrétaire à l’agriculture et à la réforme agraire du Pernambouc.

Un projet polémique

L’Etat du Nordeste a dépensé au cours des deux dernières années 700 millions de reais (202 millions d’euros) pour les ressources hydriques. Des investissements en grande partie consacrés à appuyer les grands travaux de déviation du fleuve Sao Francisco, projet polémique visant à irriguer des zones quasi désertiques lancé par le gouvernement de Brasilia.

Des efforts encore insuffisants selon les experts, qui signalent les failles d’un service public construisant des réservoirs sur des zones étendues plutôt qu’en profondeur pour éviter l’évaporation, et qui fustigent la corruption qui gangrène la politique et nuit à l’efficacité de la distribution d’eau.

L’organisation de défense de l’environnement Greenpeace, quant à elle, se désole que l’Etat ne se focalise pas davantage sur la lutte contre la déforestation, principal fléau, à ses yeux, de la progression de la sécheresse.

Dans le Sertao ne pointent pourtant ni la colère ni la révolte contre un Etat défaillant. Plutôt un sentiment de résignation au sein d’une population presque habituée à la misère que la vice-maire de Dormentes explique par le caractère des Nordestins : « Notre peuple est différent. Nous sommes plus résistants. »

Pour en savoir plus sur le chef-d’œuvre, La terre de la grande soif, de Rachel de Queiroz, cliquez sur l’image ci-dessous.

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