Compte-rendu du colloque sur la littérature brésilienne à Rennes

Le « lieu » dans la littérature brésilienne à Rennes : un épicentre

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Croisant les regards et les trajectoires, le colloque Cartographies littéraires du Brésil actuel : espaces acteurs, et mouvement sociaux, organisé par la professeure Rita Olivieri-Godet et le laboratoire ERIMIT (Université Rennes II – Haute Bretagne), a eu lieu les 12 et 13 novembre à Rennes. Compte-rendu de notre envoyé spécial, Melenn Kerhoas.

Ayant rassemblé 70 intervenants de tout le Brésil, du Canada, de l’Allemagne et de France, il a été l’occasion de nourrir des débats à propos de l’étude de la littérature brésilienne et de la pluralité de ses voix. Nous nous y sommes rendus pour vous présenter quelques temps forts qui ont marqué ces rencontres.

Les interventions se sont articulées autour de la notion de non-lieu. D’après l’anthropologue Marc Augé : « (…) Un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. » Pensé au départ pour décrire un supermarché, un aéroport ou encore une chambre d’hôtel, l’intellectuel Alexis Nuselovici[1] reprend cette notion pour définir un espace transitoire, réfléchir sur l’expérience de l’exil et sur le rapport de l’individu à un espace dans lequel sa construction et ses interactions sociales sont précaires.

En littérature, cette notion permet de penser le lieu figuré, caractérisé par le transitoire et la fugacité, qui n’est ni ne peut être fixé. C’est aussi l’espace depuis lequel parle un narrateur. Ce sont ces espaces imaginés, figurés, symbolisés que la littérature brésilienne dépeint et qui habitent la plupart des romans Anacaona.

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Quand on pense au Brésil et à son histoire, on s’interroge sur la place de la population indigène dont la présence dépasse le cadre de l’Amazonie et de la forêt. A titre d’exemple, O habitante irreal (2011) de l’écrivain Paulo Scott est un roman qui retrace la rencontre entre Maína, une jeune indigène installée aux confins de la ville de Porto Alegre et Paulo stagiaire en droit dans un cabinet d’avocat.

L’intellectuelle Rita Olivieri-Godet a utilisé le non-lieu pour décrire les conditions de vie de la famille indigène dans la ville de Porto Alegre, mettre en lumière les zones de tensions entre deux univers symboliques : les mondes indigène et urbain, et révéler le discours social hégémonique et l’invisibilité de l’indigène.

Le colloque a permis d’analyser la littérature marginale sous divers angles, notamment dans l’œuvre de Ferréz. Une des questions abordées était la représentation de la femme dans quelques unes de ses nouvelles ainsi que l’analogie entre l’espace du sertão et celui de la périphérie.

Victor Adler Pereira a mis en perspective la littérature marginale avec les romans « Moleque Ricardo » de José Lins do Rego (auteur en France de L’Enfant de la plantation), et « Jubiabá » de Jorge Amado, œuvres qui contiennent des sémantiques révolutionnaires et établissent des points de convergence pour analyser la littérature marginale contemporaine.

De fait, le sertão, espace du Nordeste cher aux Éditions Anacaona (collection Terra), a été l’objet de débats. À travers le roman Galiléia de l’écrivain Ronaldo Correia de Brito, l’intellectuelle Analice Oliveira de Martins a étudié cet espace moins comme un paysage que comme un lieu d’énonciation. D’après elle, le sertão est un espace ambivalent à la fois « une marge et un vide », local et cosmopolite et qui accompagne les protagonistes de ce roman dans leurs trajectoires personnelles.

Cette notion de non-lieu permet également d’analyser l’œuvre de Marcelino Freire, et d’une São Paulo adverse au narrateur de Nos os, où il ne réussit pas à créer des liens durables et qu’il habite « à durée déterminée ». L’intellectuelle Telma Maciel a analysé cet itinéraire de la violence sur le corps, découpé en plusieurs morceaux dans les différents chapitres.

Le narrateur entre dans la vie par la porte de l’abandon émotionnel et social et, par la force des choses, s’enferme dans sa propre forteresse pour se protéger des différentes agressions du monde environnant. Ce narrateur pénètre dans des lieux où sa propre intégrité physique est menacée, où le corps a une valeur marchande et est consommé, où il est loué afin de satisfaire des pulsions libidineuses.

Pour Telma Maciel, Nos os constitue une interpellation, une réflexion sur l’aval social et sociétal de la violence vécue par le narrateur qui s’adresse directement au lecteur qu’il tutoie. Une « épiphanie à l’envers » face à la difficulté du sertão, de l’affirmation de l’orientation sexuelle et l’impossibilité d’habiter une ville.

Tous ces « non-lieux » forment la diversité de la littérature brésilienne, de son imaginaire multiple et varié, de ses réalités sociales à la fois proches et contrastées. Les choix éditoriaux et les trois collections d’Anacaona s’attachent à porter ces différentes voix au public français.

[1] NUSELOVICI, Alexis : Non-lieux (atypologie) IN DEI CAS GIRALDI, Norah, BERND, Zila, 2014 : Glossaire des mobilités culturelles, Peter Lang Editions Scientifiques Internationales, Bruxelles

 

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