Retour sur la rencontre “Le combat par l’écriture”

Le 22 mars 2018, à la Fondation Jean Jaurès, nous recevions Conceição EvaristoHenrique Rodrigues et Rodrigo Ciriaco pour une rencontre intitulée “Le combat par l’écriture”. Ces auteur.e.s, tous présent.e.s dans le recueil Je suis encore favela, étaient là pour nous parler de littérature afro-brésilienne, littérature marginale et des aspects politiques et culturels du Brésil aujourd’hui.

A cette occasion, nous avons eu le plaisir de compter sur la modération d’Adèle Goliot, une figure très active dans le militantisme pour les droits de la femme.

Pour ceux qui n’ont pas pu assister à la rencontre ou pour ceux qui ont envie de revenir sur les thèmes abordés, voici la transcription des commentaires faits par la modératrice et des questions posées aux auteur.e.s.


Le combat par l’écriture. Un débat sur le Brésil d’aujourd’hui

Aujourd’hui le Brésil vit une crise politique, économique et sociale très importante. De nombreux droits sont menacés, en particulier les droits des femmes, des minorités noires et LGBT, des peuples autochtones. La culture est également loin d’être épargnée : plusieurs expositions ont été interdites, le ministère de la culture a failli être supprimé peu de temps après l’impeachment de Dilma Rousseff l’an dernier. Et toute la politique culturelle est en train d’être réformée : par exemple les programmes des bibliothèques ont changé. Tout cela intervient dans un climat de violence extrême. Nous avons tous en tête l’assassinat de Marielle Franco, la semaine dernière, qui a choqué le monde entier. Quelle place occupe la littérature et l’écriture face à ces injustices sociales ? L’art doit-il raconter, dénoncer, éduquer, faire rêver ? L’écriture est-elle une arme ?

Nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui avec les éditions Anacaona trois auteurs brésiliens : Conceição Evaristo, Rodrigo Ciriaco et Henrique Rodrigues.

Henrique Rodrigues est attaché pédagogique au ministère de l’éducation. Il sort aujourd’hui son premier roman, Au Suivant. Inspiré de sa propre histoire, il raconte comment un jeune travaille dans un fast-food en parallèle de ses études et passe progressivement de l’adolescence à l’âge adulte.

Rodrigo Ciriaco est écrivain et professeur dans un quartier défavorisé de la zone est de São Paulo. Il organise également des ateliers de slam, de théâtre et de poésie.

Conceição Evaristo, après 2 romans très engagés et poétiques, vient de sortir son 3ème roman, Insoumises, dans lequel une narratrice « écouteuse d’histoires » sillonne le Brésil pour redonner la parole à des femmes noires. Elle est considérée comme la « voix de la littérature afro-brésilienne ».

Ensemble, ils ont participé à l’ouvrage collectif « Je Suis encore Favela », un recueil de nouvelles pour tenter, entre fiction et réalité, de comprendre les favela aujourd’hui. Plusieurs thèmes très importants se font écho dans les ouvrages et les nouvelles de ces trois auteurs.


1) On pourrait tout d’abord se demander quelle est la frontière entre écrire et témoigner, documenter ? Entre dénoncer des faits réels et inventer des histoires ? Et qu’est-ce que une littérature engagée ?

Henrique – vous avez vous-même travaillé dans un fast-food en parallèle de vos études. Ce premier roman est-il une autobiographie romancée ? Selon-vous, comment se joue cette tensionentre fiction et documentaire dans l’écriture ?

Conceição – dans votre dernier roman, Insoumises, votre dispositif fictionnel place la narratrice dans une démarche presque documentaire : en effet, à travers le Brésil, cette femme va à la rencontre d’autres femmes qui lui livrent leurs histoires personnelles. Comment s’est passé ce processus d’écriture ? Pourquoi avoir choisi ce dispositif en particulier et cette narratrice écouteuse d’histoires ?

Rodrigo – votre nouvelle, Claudia, se base sur un fait réel très médiatisé, l’assassinat de Maria Silva Ferreira. Votre nouvelle est très rythmée, avec de nombreux jeux sur les répétitions de mots, les phrases pronominales, la ponctuation. Pourquoi avez vous choisi ce fait réel déjà très médiatisé plutôt que d’inventer une histoire fictionnelle ? Selon vous, est-ce que le rôle de l’écriture serait de dénoncer ce genre d’assassinats ? L’écriture doit-elle nécessairement être engagée ?

Conceição – vos écrits, que cela soit vos romans ou vos nouvelles, sont toujours très engagés, avec des personnages et des thématiques sociales fortes. Je pense notamment au personnage de Campo Belo dans Insoumises qui a dû se construire face à une société profondément homophobe. Je pense également à la Mater Dolorosa, qui a perdu ses 3 fils et témoigne de l’extrême violence sociale ou encore à Lumbia et ces gamins vendeurs de rues. Vous dénoncez le racisme, la misogynie et beaucoup d’autres choses de la société brésilienne contemporaine. Pourquoi et comment choisissez-vous d’écrire sur ces sujets urgents ?

2) La littérature peut dénoncer et témoigner. Peut-elle également prévenir et éduquer en amont ?

Henrique – dans votre roman, vous revenez beaucoup sur l’apprentissage, l’éducation et le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Votre personnage veut réussir et apprendre. Il étudie beaucoup tout en travaillant à côté dans un fast-food pour subvenir aux besoins de sa famille. En France, de plus en plus de jeunes travaillent à côté de leurs études. Qu’en est-il au Brésil ? Dans les
années Lula, de nombreux jeunes noirs, pauvres, défavorisés, avaient pu accéder aux universités grâce au système de quotas.

Rodrigo – depuis fin 2015 on a pu voir de grands mouvements d’occupation d’écoles notamment à Sao Paulo. Pourriez-vous nous parler un peu de l’éducation au Brésil aujourd’hui ? Y a-t-il une volonté d’apprendre autrement ? La littérature et la culture pourraient-elles participer de cela ?

Rodrigo – il me semble que vous avez travaillé dans un quartier défavorisé de São Paulo, notamment en organisant des ateliers slam, du théâtre, de la poésie et des saraus pour enfants, des sarausinhos. Pensez-vous que l’art et la culture peuvent lutter efficacement contre des violences et des injustices sociales ? La littérature peut-elle éduquer ou servir d’exutoire ?Le Brésil est un pays extrêmement machiste. Une femme y est assassinée toutes les 9 minutes en moyenne. Les femmes victimes sont en particulier des femmes pauvres et des femmes noires. Pas plus loin que la semaine dernière, nous avons tous en tête l’assassinat de Marielle Franco à Rio.

Conceiçao – dans votre nouvelle Natalina, vous évoquez la grossesse d’une femme qui, après 3 grossesses non désirées desquelles elle n’a jamais revu l’enfant, attends ce qu’elle considère comme son premier enfant. Vous allez à l’encontre de tous les clichés sur le soit-disant instinct maternel et vous développez un personnage de femme maîtresse de son corps, de ses choix et de ses désirs.
Pourquoi avoir développé ce personnage ? Comment s’inscrit-elle dans le contexte machiste actuelle ?

Henrique – votre roman ne traite pas du machisme, mais il l’intègre en filigrane, notamment à travers le personnage de la mère dont le passé est dévoilé dans certaines scènes. Que cela soit dans votre nouvelle “Frogger”, ou encore dans votre roman Au Suivant, vous évoquez des familles complexes, des pères absents et ou des hommes menant une double vie, qui trompent ou qui abandonnent des femmes. C’est un thème qui vous est cher. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Rodrigo – dans votre nouvelle Mère à louer, publié dans la précédent ouvrage collectif Je suis toujours favela, vous suivez une famille blanche et bourgeoise, Dona Samantha et sa fille Ana Luiza ainsi que leur domestique noire qui s’avère être davantage une mère pour l’enfant que ne l’est Dona Samantha. La domestique/nounou/bonne/esclave n’a pas de nom. Elle est appelée « Elle » avec une majuscule. Pourquoi ? Est-ce que vous pouvez nous parler du racisme et des discriminations liées aux classes sociales au Brésil ?

Conceição – dans le même ordre d’idée, j’aimerais parler des noms de vos personnages. Souvent les noirs dans la littérature brésilienne, se sont vus dépossédés de leurs noms. Les noms semblent avoir une grande importance dans Insoumises : chacun dit quelque chose du personnage qui le porte… jusqu’à Natalina Soledad, une femme qui se choisit son propre nom. Pourquoi cela ?

3) La place de la culture aujourd’hui au Brésil.

Henrique – Vous avez participé à de nombreux salons littéraires à travers le Brésil… et avez notamment travaillé au SESC. Pourriez-vous nous expliquer quelle est la situation actuelle et les perspectives pour la culture au Brésil, et pour la littérature en particulier, selon vous ?

Et toujours, la rencontre en vidéo

Insoumises_Anacaona_Carré
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Je suis encore favela_Anacaona

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