Conceição Evaristo et Toni Morrison : étude comparée de Beloved et Poncia

N’appelle-t-on pas Conceição Evaristo la Toni Morrison du Brésil ? Le Pr. Wellington Neves Vieira, de l’université UNEB, a publié une intéressante étude comparant les deux œuvres phares de ces deux auteures, L’histoire de Poncia et Beloved.

Par Paula Anacaona

J’avais adoré Beloved adolescente, j’ai adoré Poncia adulte… Le Pr. Vieira a comparé les deux œuvres.

L’histoire de Poncia montre la condition des Noirs et des Afro-descendants brésiliens peu après l’abolition de l’esclavage (1888). Beloved retrace la condition de la femme noire juste après la guerre civile nord-américaine (1861-1865). Dans les deux œuvres, l’accent est mis sur les oppressions et les violences corporelles et psychologiques faites aux femmes Noires, esclaves et leurs descendantes.

Le flux de la mémoire traumatique : la lutte pour l’oubli des expériences tragiques

Dans les deux livres, le processus d’écriture choisi (le flux des souvenirs des personnages) transmet au lecteur une mémoire sentimentale et traumatique, projetée dans les douleurs inscrites dans les personnages Poncia et Sethe, du fait de la condition socio-culturelle héritée du système esclavagiste. C’est à cause des expériences tragiques vécues par Poncia (mort/folie du grand-père, décès de ses sept enfants, discrimination raciale, extrême pauvreté) que l’on peut parler de mémoire traumatique.

Dans Beloved, l’héroïne Sethe évite de parler de son passé, car elle connaît le pouvoir destructif de la mémoire. Ce passé d’exploitation et de douloureuses pertes est ce que Sethe essaie d’oublier, pour ne pas “mourir d’angoisse”. Tout comme le père de Poncia, qui cherche également à oublier ces souvenirs traumatiques :

Un jour, en fin d’après-midi, il prit son père par les épaules et le secoua, le secoua, le secoua. L’homme riait et pleurait comme un malheureux. Mais la mort ne venait pas. Pourtant, le père de Ponciá savait comment abréger la vie du vieux. Il fallait lui rappeler l’événement. Il commença à le questionner puis renonça. Il savait qu’en amenant son père à se souvenir de tous les faits, en blessant sa mémoire, l’homme mourrait d’un coup. Il mourrait de toutes les morts, de la plus profonde des morts. Il ouvrit la bouche, essaya encore de parler. Il s’arrêta. Rappeler l’événement attirerait de façon irrésistible sa propre mort – c’était se tuer lui aussi.” (page 27, L’histoire de Poncia)

La mémoire traumatique évoquée par Conceição Evaristo est ainsi une stratégie pour problématiser les conditions de vie des Noirs dans le passé, et leurs effets dans le présent.

Les deux livres apportent une réflexion sur le traumatisme des racines esclavagistes, la souffrance, l’impossibilité de lutter pour ses droits, les douleurs des ancêtres, et la difficulté d’une vie qui se répète. Pour autant que les chaînes du système officiel esclavagiste aient été brisées, et les quartiers des esclaves brûlés, les images de l’esclavage et de la condition précaire du Noir restent encore dans l’imaginaire social.

Oui, Ponciá Vicêncio était esclave. Esclave d’une vie qui se répétait. Esclave du désespoir, du découragement et d’un horizon bouché ; esclave, oui ! Et incapable de se lancer dans de nouvelles batailles (…) (page 85, L’histoire de Poncia)

La folie

Un thème important dans les deux œuvres. Dans L’histoire de Poncia :

Une nuit, le désespoir eut raison de lui. Grand-père Vicêncio tua son épouse et tenta de mettre fin à ses jours. Il retourna contre lui la même faux qu’il venait d’utiliser contre sa femme et se sectionna la main. Des voisins intervinrent, et il ne put achever sa besogne. Mais il était devenu fou. Il pleurait et riait en même temps. Grand-père Vicêncio ne mourut pas et continua à vivre, indépendamment de sa volonté. Ses maîtres voulurent le vendre. Mais qui achèterait un esclave fou et manchot ?”  (page 53, L’histoire de Poncia)

Dans Beloved, on retrouve le même acte de folie. Pour éviter que ses enfants ne soient esclaves, Sethe décide de les tuer. Elle préfère voir ses enfants morts qu’esclaves…

La condition de la femme noire

Dans Beloved, l’oppression subie par les Noirs montre une cruauté et un manque de respect pour l’être humain. Le corps des femmes Noires montre des marques de flagellation, elles étaient traitées comme des objets, violées.

Dans L’histoire de Poncia, les agressions contre les femmes Noires se font également par leurs compagnons, dans une violence conjugale brutale :

L’homme de Ponciá était fatigué, très fatigué. (…) En voyant cette femme si étrangère au monde qui l’entourait, il eut envie de l’y ramener par la force. Il la frappa violemment dans le dos en hurlant son nom.” (page 24, L’histoire de Poncia)

Malgré la distance historique et territoriale entre les deux œuvres, la condition des femmes Noires – avant l’abolition de l’esclavage dans le contexte nord-américain, et après l’abolition dans le contexte brésilien – est la même. Abus sexuels, préjugés raciaux… Dans les deux pays, les Noirs luttent pour oublier les douleurs du passé.

Conclusion

Il y a donc une proximité évidente entre ces deux œuvres, qui explorent la mémoire traumatique des horreurs vécues par les esclaves et leurs descendants, démontrent le pouvoir destructeur de la mémoire tragique, et soulignent la condition précaire de la femme Noire.

Malgré la distance territoriale entre les deux œuvres, on trouve les mêmes conditions socioculturelles, violence physique et pauvreté extrême. Les femmes noires brésiliennes et nord-américaines, dans leurs expériences multiples, sont proches dans leurs conditions de vie, persécutées par un passé qui ne passe pas et s’accumule dans le présent.

J’espère que cet article vous aura donné envie de relire ces deux livres magnifiques. Rappelons que Beloved a reçu le prix Pulitzer en 1988 (et Toni Morrison le prix Nobel en 1993) ; L’histoire de Poncia a été finaliste du Prix Carbet du Tout-Monde et inscrit au programme du baccalauréat au Brésil. Bonnes lectures !

[Traduction libre de quelques extraits de l’étude du Pr Vieira, l’étude complète est disponible en VO ici)]

 

Les oeuvres de Conceição Evaristo

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Banzo, mémoires de la favela, Conceição Evaristo

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