Racisme récréatif : tout est-il permis dans l’humour ?

Adilson Moreira, bientôt publié aux éditions Anacaona !

“L’humour raciste est une sorte de discours de haine”, pour le chercheur Adilson Moreira

Adilson Moreira est docteur en droit constitutionnel de l’université UFMG au Brésil, et Harvard aux Etats-Unis, et spécialiste en droit antidiscriminatoire. Nous publierons dans quelques mois son essai “Le racisme récréatif”. En attendant, voici la traduction d’une interview donnée pour Carta Capital où il explique les principaux concepts qu’il développe dans son livre.

Carta Capital : Pouvez-vous expliquer le concept de « racisme récréatif » ?

Le concept de racisme récréatif désigne une politique culturelle qui utilise l’humour pour exprimer une hostilité vis-à-vis des minorités raciales. L’humour raciste opère comme un mécanisme culturel qui diffuse le racisme, et qui permet en même temps aux individus blancs de maintenir une image positive d’elles-mêmes. Ils réussissent ainsi à diffuser l’idée que le racisme n’a pas pertinent socialement. Mais n’oublions pas que l’humour est une forme de discours qui exprime les valeurs sociales présentes dans une société donnée. Le racisme récréatif existe au Brésil – une nation fortement hiérarchisée et profondément raciste, qui s’est construite sur un récit culturel de cordialité raciale. Il reproduit les stigmates raciaux qui légitiment une structure sociale discriminatoire, en incluant le rôle essentiel de la race dans la construction des disparités entre Noirs et Blancs.

Carta Capital : C’est la première fois qu’un ouvrage est consacré au thème du racisme récréatif. Comment avez-vous conceptualisé cette idée ?

J’ai formulé cette expression il y a quatre ans, dans un entretien dans lequel j’évoquais les épisodes de racisme sur les terrains de football brésiliens. Il est fréquent de voir des supporteurs agresser verbalement les joueurs noirs – un comportement qui est souvent justifié comme humoristique, ou récréatif. Quelques mois plus tard, dans une décision judiciaire d’un tribunal de São Paulo, j’ai vu qu’une femme blanche qui avait été traduite en justice pour avoir dit à une femme noire qui achetait des bananes qu’elle « devait avoir beaucoup de petits singes chez elle » (parce qu’elle achetait une grande quantité de ce fruit) avait été acquittée, sous prétexte que l’accusée voulait seulement interagir avec la victime de façon amicale. Cela m’a incité à faire des recherches dans la jurisprudence brésilienne, et j’ai trouvé des centaines de cas similaires dans la justice pénale et travailliste. L’environnement de travail est le lieu où le racisme récréatif se manifeste le plus.

J’ai trouvé des centaines de décisions judiciaires dans lesquelles des employeurs et des collègues de travail faisaient un usage constant de blagues racistes pour embarrasser les employés noirs.

Carta Capital : Dans le livre, vous abordez le concept de « micro-agressions ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le concept de micro-agressions désigne une série d’actes et de paroles qui expriment le mépris ou la condescendance envers des membres de groupes minoritaires. Elles sont différentes des formes traditionnelles de la discrimination basées sur l’intention ouverte d’offenser et de marginaliser, car elles peuvent être conscientes ou inconscientes, avoir lieu sans violer les normes juridiques, être le produit de l’absence de visibilité des groupes minoritaires. Une femme blanche qui traverse la rue parce qu’elle voit un homme noir se diriger vers elle pratique une micro-agression. Les micro-agressions peuvent même prendre la forme d’actes qui, en apparence, expriment de la politesse. Un vigile dans un centre commercial qui demande à des hommes noirs s’ils ont besoin d’aide peut, en réalité, être motivé par l’image de la dangerosité de l’homme noir. Une blague sur des asiatiques peut sembler un moyen de créer une opportunité de rapprochement, mais elle reproduit les stéréotypes qui affectent la dignité et la santé mentale de ces personnes.

Carta Capital : Dans votre livre, vous analysez également certains personnages de la télévision brésilienne…

Vera Verão, personnage caricatural de la télévision brésilienne

Je pense que le personnage de Vera Verão (homosexuel et drag-queen noir), est un exemple parfait de la façon dont l’humour raciste reproduit les stéréotypes négatifs sur les minorités raciales de toutes les façons possibles. Tout d’abord, la dégradation sexuelle des minorités sexuelles. Toute sa personnalité tournait autour de sa sexualité ; trouver des partenaires sexuels était le seul but de sa vie. Elle trouvait toujours un moyen d’insister sur ses prouesses et ses habilités sexuelles. Deuxièmement, le personnage reproduisait l’idée que l’homme blanc était l’unique partenaire sexuel socialement acceptable, car Vera n’était intéressée que par des hommes blancs : tous les hommes noirs homosexuels rechercheraient donc des hommes blancs. Troisièmement, elle exprimait la notion que tous les homosexuels sont efféminés. Quatrièmement enfin, elle reproduisait l’image hypersexualisée de la femme noire, puisqu’elle se présentait comme une femme.

[Remarque : Adilson Moreira écrira spécialement pour la version française du Racisme Récratif un chapitre dédié dans lequel il analysera l’humour français ! A suivre ! ]

Carta Capital : Il est fréquent que les humoristes disent « Ce n’est qu’une blague » lorsqu’ils sont critiqués par les groupes opprimés. Comment voyez-vous cela ?

C’est la réaction habituelle de tous ceux qui racontent des blagues racistes. Ils utilisent toujours cette stratégie pour préserver une image sociale positive. Ils disent tous qu’ils ont des « amis » noirs, qu’ils n’ont jamais eu l’intention d’offenser quiconque, que l’humour n’a pas de conséquences négatives pour les individus. Mais les mots expriment toujours bien plus que leur sens objectif. Quand je dis bonjour à quelqu’un, je ne désire pas seulement qu’il ait une journée agréable. J’exprime du respect, de la cordialité, de la civilité. Les blagues sur la puissance sexuelle des hommes asiatiques expriment aussi la notion qu’ils ne sont pas déterminés, qu’ils ne sont pas agressifs. En conséquence, ils n’ont donc pas de capacités de commandement.

Les blagues racistes cherchent donc à affirmer l’idée que seuls les individus blancs sont des agents sociaux compétents.

Carta Capital : L’humour utilise beaucoup les stéréotypes. Pouvez-vous expliquer cela pour les lecteurs ?

L’humour est étudié par des spécialistes depuis l’Antiquité. Il y avait un consensus jusqu’au début du siècle passé sur le fait que l’humour produisait du plaisir chez les personnes parce qu’il décrivait toujours les personnes considérées comme inférieures. Freud disait que cela peut être un type d’expression d’animosité par rapport aux groupes minoritaires. Diverses études montrent que l’humour a été utilisé dans l’histoire comme moyen de manipulation politique. Cela est rendu possible en fonction de l’articulation des stéréotypes raciaux présents dans les représentations des minorités. Nous ne pouvons pas oublier que le racisme récréatif a un caractère stratégique : l’utilisation de blagues n’existe pas seulement pour faire rire les individus blancs, mais aussi pour perpétuer l’idée que seuls les membres du groupe racial dominant peuvent occuper les positions de pouvoir et de prestige. Ces croyances doivent persister pour que les hiérarchies raciales soient légitimées. Les individus blancs perdront des opportunités lorsque nous vivrons dans une réalité dans laquelle il n’existera plus de stéréotypes raciaux. Ils devront justifier leur présence à leurs places. C’est pour cela qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour dégrader moralement les minorités. Ils veulent préserver leurs avantages injustes coûte que coûte.

Carta Capital : Est-ce correct de censurer l’humour raciste ?

Je pense que oui. L’humour raciste est une forme de discours de haine, c’est un message qui transmet le mépris, la condescendance envers les minorités raciales. Plus que cela, il renforce la notion selon laquelle les minorités raciales ne sont pas des acteurs sociaux compétents, ce qui compromet leur possibilité à réussir à avoir accès à des opportunités professionnelles. Je ne parle pas ici seulement d’un problème de sensibilité morale. Les individus noirs gagnent 50% de moins que les blancs, à cause des stéréotypes négatifs qui circulent dans notre société autour des membres de ce groupe.

Carta Capital : Quelle est la position du pouvoir judiciaire face au racisme récréatif ?

Notre pouvoir judiciaire a une position ambiguë. De nombreux juges de la branche pénale exigent la preuve de la violation délibérée de la loi spécifique pour le délit d’injure raciale, ce qui les pousse à ne pas considérer la nature nocive du racisme récréatif. Comme presque tous les membres du pouvoir judiciaire brésilien sont blancs, et élevés dans cette culture basée sur le récit de la démocratie raciale, ils ne reconnaissent pas le phénomène que j’appelle racisme récréatif. La situation est différente dans la justice travailliste. Là, un grand nombre de juges reconnaissent que les blagues racistes dans l’environnement du travail sont des formes d’harcèlement moral car ce sont des injures raciales.

[Interview publiée en décembre 2018 sur le site de Carta Capital. En version originale ici.]

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