Au commencement de l’engagement antiraciste : déconstruire la blanchité

Par Clémence Schilder

Avez-vous déjà réfléchi à l’influence de votre couleur de peau sur votre trajectoire de vie ? Si non, c’est sans doute que vous êtes Blanc·he·s… Selon Djamila Ribeiro, les individus blancs n’ont pas l’habitude de réfléchir à ce que signifie le fait d’appartenir à ce groupe, et pourtant,  il est fondamental de discuter de la blanchité. Cette dernière est aussi un trait identitaire, il s’agit dans cet article de la nommer, la comprendre et reconnaître les privilèges qui lui sont associés.

La blanchité : une construction sociale

Dans l’article précédent, je soulignais l’articulation entre l’esclavage, système juridico-social fondateur de l’histoire coloniale, et la naissance d’une modernité fondée sur l’inégalité et le racisme[1]. Afin de comprendre l’origine du racisme, il est « fondamental d’apporter une perspective historique et de commencer par la relation entre esclavage et racisme. » (Djamila Ribeiro, 2020)

Selon Aimé Césaire, le racisme commence avec la colonisation car il a fallu légitimer celle-ci. Un effort systématique a été mis en place dans le but de justifier l’agression et la domination du peuple esclavagisé défini comme biologiquement inférieur.

Pour la journaliste Rokhaya Diallo :

« La blanchité n’est pas une couleur de peau objective mais une condition sociale issue d’un processus politico-historique. Sur le plan biologique, il n’existe qu’une seule race mais notre histoire a construit des catégories raciales toujours opérantes aujourd’hui. C’est le racisme qui fait exister les races et leur donne une existence non pas biologique mais sociale. »

Rokhaya Diallo

Durant la colonisation, les êtres humains ont été hiérarchisés en fonction de leurs caractéristiques physiques et biologiques. L’identité noire s’est  fondée sur son infériorité face à l’identité blanche qui détenait le pouvoir (Albert Memmi, 2020). Pour Amandine Gay, la blanchité est « une forme de racisation, c’est la couleur sociale de la norme et du pouvoir. » (Amandine Gay, 2014)

«  Le blanc est enfermé dans sa blancheur, le noir dans sa noirceur. »

Frantz Fanon

De ce fait, la blanchité est une condition socialement construite. Les sociétés postcoloniales se sont organisées historiquement sur la base d’une différenciation raciale entre personnes blanches et non blanches. Relever l’importance de l’histoire coloniale dans la construction sociale des races revient à admettre que les privilèges ont été historiquement accordés à la couleur blanche et aux personnes blanches (Françoise Vergès, 2019).

  

Définir les privilèges blancs 

La blanchité (whiteness) est un concept théorisé dans les années 80 dans le monde académique anglo-saxon. Définir, analyser et déconstruire la blanchité sont les principaux objectifs de ce courant. Peggy McIntosh, pionnière des études sur la blanchité, écrit en 1989 :

 « Je pense que les Blanc·he·s sont soigneusement éduqué·e·s à ne pas reconnaître les privilèges blancs, comme les hommes sont éduqués à ne pas reconnaître les privilèges d’homme. »

Peggy McIntosh

Dans son article intitulé « Privilège blanc : vider le sac à dos invisible »[3] , elle dresse une liste composée de plusieurs expériences personnelles, lors desquelles elle a été amenée à penser son identité blanche, parmi lesquelles :

  • Je peux aller dans des lieux publics sans craindre que des gens de ma race y soient maltraités ou interdits d’entrer.
  • Je me sentirai bienvenu·e  et “normal·e” dans la plupart des situations liées à la vie publique, institutionnelle et sociale. 
  • Je peux allumer la télé ou lire la une d’un journal et y voir représentés en majorité des gens de ma race.
  • Je peux être certaine que le curriculum de l’école de mes enfants témoignera de l’existence de leur race.
  • On ne me demande jamais de plaider la cause de l’ensemble du groupe racial auquel j’appartiens.
  • Je peux facilement choisir des produits de beauté pour masquer les imperfections de ma peau ou des pansements qui sont assortis à ma couleur de peau.            

Par la suite, cette liste s’est allongée grâce aux différents apports de militant·e·s, chercheur·se·s et journalistes :

  • Il est très peu probable que je sois présenté·e ou défini·e par ma couleur de peau.
  • Il y a peu de chances que je sois victime de violences ou tué·e à cause de ma couleur de peau.
  • On fait très rarement allusion à ma couleur de peau : les autres races ont une couleur, pas moi.
  • Si je suis jeune, je ne suis pas assimilé·e à un·e délinquant·e à cause de ma couleur de peau.
  • Je n’ai pas été conditionné·e à ne pas m’aimer et à me sentir inférieur·e en raison de ma race.
  • Je ne ressens pas le besoin de travailler de manière irréprochable dans l’espoir d’éviter de subir de la part d’autres personnes des comportements négatifs liés à leurs préjugés sur ma race.
  • J’ai très peu de chances de me faire contrôler par la police sans raison apparente.
  • Rien ne m’oblige à avoir conscience de ma couleur de peau ou des privilèges qui y sont liés.

Il m’apparaît important de souligner qu’en fonction de son âge, classe sociale, genre, identité de genre ou orientation sexuelle, l’ampleur des privilèges varient.

Comme l’explique Reni Eddo-Lodge dans son livre Le racisme est un problème de Blancs, parler de privilège blanc ne signifie pas que les personnes blanches ont une vie facile, qu’ils ne traversent aucune difficulté ou qu’ils ne vivent pas dans la pauvreté… C’est plutôt souligner le fait que si vous êtes blanc·he, votre race aura toujours un impact positif sur la trajectoire de votre vie. Fait, que vous ne remarquerez probablement même pas (Reni Eddo- Lodge, 2017). 

 « En quelque sorte, le privilège blanc est l’absence des conséquences du racisme. Une absence de discrimination structurelle, l’absence de votre race étant perçue comme un problème, avant toute chose. »

Reni Eddo-Lodge

Mais pourquoi est-il important de prendre conscience de nos privilèges en tant que personnes blanches ? Qu’est-ce que cela nous apporte ?

Passer à l’action : être antiraciste

  • Sortir du déni

Réfléchir aux bénéfices d’être Blanc·he·s permettrait de comprendre que la société est organisée autour de normes liées à la blanchité. Beaucoup de personnes blanches pensent que le racisme n’est pas leur problème, néanmoins le privilège blanc est un outil permettant de maintenir un système inégal. En effet, la blanchité est marquée par des privilèges non-reconnus, construits sur l’oppression d’autres groupes (Djamila Ribeiro, 2020), une oppression exercée en grande partie de manière inconsciente[4] (Peggy McIntosh, 1989).

Il ne s’agit pas « de se sentir coupable d’être blanc : il s’agit de se responsabiliser. La culpabilité mène à l’inertie, à la différence de la responsabilité qui mène à l’action. » (Djamila Ribeiro, 2020) Une fois ses privilèges blancs reconnus, il s’agit d’entrer en action afin de lutter activement contre un système raciste.

« Il est clair que le silence rend l’individu éthiquement et politiquement responsable de la perpétuation du racisme. L’inaction contribue à perpétuer l’oppression. »

Françoise Vergès

 « Utilise ton privilège blanc pour en finir avec ton privilège blanc. BLACK LIVES MATTER »

  • Combattre le racisme : AGIR

Mais comment utiliser ses privilèges et passer à l’action pour combattre le racisme ?

« Il est impossible de ne pas être raciste en ayant été élevé dans une société raciste. C’est quelque chose qui est en nous, et contre lequel nous devons lutter, toujours. »

Djamila Ribeiro

Pour Djamila Ribeiro, « le racisme ne se combat pas avec de belles paroles mais à travers une formation et une transmission de savoirs et de pratiques indispensables ». Dans son Petit manuel antiraciste et féministe, elle présente « des pistes de réflexion concrètes pour reconnaître les discriminations raciales, prendre conscience de certains privilèges, adopter des pratiques antiracistes et féministes et, ainsi, assumer la responsabilité de faire bouger les choses ». Ce manuel d’éducation populaire, de pédagogie féministe et non élitiste, est une mine de savoirs et de pratiques. En 11 leçons, Djamila Ribeiro nous apprend à devenir antiracistes quotidiennement par le biais de multiples actions : valoriser les maisons d’éditions qui publient des productions intellectuelles noires par exemple.

Pour conclure, je reprendrais les mots d’Eric Fassin :

« Tout cela demande, à mon sens, d’être posé non pas en termes de culpabilité, mais en termes de responsabilité. Vous ne m’avez pas entendu, je crois, m’excuser d’être blanc. C’est un fait. Que j’en aie des bénéfices, c’est un fait aussi. Ma responsabilité, c’est d’essayer d’en faire bon usage. C’est-à-dire d’utiliser ce privilège pour faire entendre les choses. »

Eric Fassin, cité dans l’article de Naomi Titti & Pauline Petit.

Clémence Schilder est diplômée en sociologie, militante féministe et alliée de la lutte anti-racisme, passionnée par les voyages et la littérature, amoureuse inconditionnelle du Brésil et éternelle curieuse, en réflexion continuelle sur le monde.

Sources :

  • Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, La Fabrique, 2019, p. 152.
  • Reni Eddo-Lodge, Le racisme est un problème de Blancs, Autrement, 2019, p. 296.
  • Djamila Ribeiro, Petit manuel antiraciste et féministe, Editions Anacaona, 2020, p. 132.

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