Déesses ou subalternes : quand serons-nous humaines ?

Avoir la liberté humaine d’être moi

[Traduction partielle de l’édito Desculpe Whitney de Djamila Ribeiro publié dans la Folha de São Paulo le 21 juin 2019. © Tous droits réservés.]

J’ai fait un choix politique en abordant dans mes recherches des thèmes comme le racisme structurel, le sexisme, l’oppression de classe. Je suis née dans une famille de militants, je participe depuis très jeune à des réunions et des rencontres du Mouvement Noir ; adolescente, je militais déjà dans des organisations et des collectifs, et je continue à lutter. Cependant, il est important de s’humaniser en se permettant de parler de ce que l’on a envie, sans penser à “et alors, tu ne vas pas parler de ce sujet-là ?”. Parfois, je bois une bière, et quelqu’un arrive : “C’est dur à vivre le racisme, hein?” et moi je pense : “Oui, c’est vrai – mais aujourd’hui j’avais juste envie de prendre une bière”. Cette image de la femme noire forte est cruelle, les gens oublient que nous ne sommes pas naturellement fortes. Nous devons être fortes parce que l’Etat et l’initiative privée sont absents et violents. Restituer l’humanité, c’est aussi assumer les fragilités et les douleurs propres à la condition humaine. Nous sommes transformées en subalternes ou en déesses. Et je me demande : quand serons-nous humaines ? (…) Ici, je veux, comme le dit l’intellectuelle Grada Kilomba, “avoir la liberté humaine d’être moi”.

J’ai envie de dire que Whitney Houston était la dernière diva pop – mes excuses aux fans de Beyoncé. Je n’ai rien contre elle, je l’ai déjà défendue, mais je ne suis pas trop adepte de la pyrotechnie. Mais j’aime comme Whitney dominait la scène seule, sans danseurs, juste avec sa voix incroyable. J’ai vu plusieurs fois le documentaire sur sa vie, “Can I be me?” et il m’a fait réfléchir. “Puis-je être moi?” Cela a dû être dur de suivre ce que tout le monde voulait – l’industrie musicale, la famille, les militants et, malgré son génie, être réduite à cette image de “droguée”. Une femme triste, c’est ainsi que commence le documentaire. Impossible de ne pas penser à la relation entre “Je veux avoir la liberté humaine d’être moi” et “Puis-je être moi?”

(…) Ses chansons ont des paroles à l’eau de rose ? Peut-être, mais aujourd’hui je m’en fiche. Pendant longtemps, dans le milieu intellectuel, j’ai caché mon amour pour Whiney. “De l’industrie culturelle de bas étage”, disaient-ils. (…) Ils oublient son enfance pauvre et le racisme, comment Whitney a appris à chanter à l’église, la relation abusive dans laquelle elle était emprisonnée – et ils oublient qu’il y avait un être humain, au talent avalé par une industrie, et malgré tout, elle chantait avec sincérité. C’est un de ces grands mérites. “OK, je dois chanter ça, d’accord, mais je chante comme personne et je vais cartonner”. On dirait du développement personnel ? Pour moi, c’est juste la musique qui m’a réconfortée de nombreuses fois dans ma chambre, rembobinant encore et encore la cassette et m’accueillant comme personne ne le faisait.

J’aime Whitney et je la défendrai coûte que coûte, tant pis si cela dérange les amateurs branchés de jazz. Puis-je être moi ?

Djamila Ribeiro est la grande figure du féminisme noir au Brésil. Elle écrit toutes les semaines dans la Folha de São Paulo, un des plus grands quotidiens du Brésil. Comme vous pouvez le voir, sa réflexion touche tous les thèmes de société, d’une façon parfois sérieuse, parfois moins – mais toujours pertinente. Elle a publié deux livres en français. Découvrez sa pensée et son activisme !

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