L’histoire effacée des peuples colonisés : pour une diversité des récits historiques

Par Clémence Schilder

Avez-vous déjà entendu parler de l’histoire des peuples colonisés ? Connaissez-vous les figures historiques emblématiques de la lutte contre les systèmes coloniaux ? D’Anacaona à Toussaint Louverture aux Caraïbes, à Dandara et Zumbi dos Palmares au Brésil, à Sankara et Lumumba du continent africain ; toutes ces personnalités, de même que leurs expériences biographiques, ont été effacé.e.s de l’histoire. Les intégrer dans l’histoire universelle représente un enjeu majeur des luttes décoloniales. 

La guerrière Dandara de Palmares
© illustration site N’Autre Histoire
Questionner le récit officiel historique

                En s’appuyant sur la définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), l’histoire peut être abordée comme une « reconstruction du passé de l’humanité sous son aspect général selon un point de vue choisi[1] ».

Expliquer que le savoir, notamment l’histoire, est produit à partir d’un point de vue situé constitue la base des analyses décoloniales. En effet, ces dernières dénoncent l’hégémonie de la pensée eurocentrée[2] dans les sphères de production de savoir mais aussi de pouvoir, de genre et tant d’autres. Ainsi, selon Marie Hélène Fraisé, une journaliste grande reporter, « le monde est raconté à 90 % par la frange occidentale de l’Europe et par l’Amérique du Nord ». Raconter l’histoire essentiellement sous un angle occidental contribue à renforcer l’hégémonie mondiale de l’eurocentrisme sur les modes de production du savoir.

C’est en partant de ce constat que depuis les années 1980, des chercheur.se.s en sciences humaines et sociales mais aussi des mouvements militants interrogent les modes de production de savoir ainsi que leurs relations avec les formes de domination et de pouvoir que l’Europe a construit durant l’époque coloniale.

L’exemple de la découverte de l’Amérique latine 

Prenons un exemple très commun, enseigné aux élèves au collège : « 1492 : Découverte de l’Amérique Latine par Christophe Colomb». Découverte ?

L’Amérique Latine, et les autres continents colonisés[3], ne se rattachent à l’histoire universelle qu’en tant que prolongement de l’histoire occidentale (Amzat Boukari-Yabara, 2014). L’histoire de ces continents entre dans les récits historiques qu’au travers de leur découverte par les européen.ne.s. Qui avait-il avant l’arrivée des européen.ne.s sur ce continent ? Que s’est-il passé pendant l’époque coloniale?  Comment était perçu Christophe Colomb par les autochtones ? Pas un mot.

                Dans un podcast consacré au livre Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon sur France Culture,  Lilian Thuram  explique l’omniprésence du point de vue du colon dans les récits historiques :

« Et très souvent quand vous abordez cette histoire vous êtes de l’autre côté, pour me faire comprendre, vous connaissez Christophe Colomb ? Ce qui est très intéressant quand on raconte l’histoire de Christophe Colomb, on oublie qu’il y a deux possibilités : Lorsqu’il arrive dans les Amériques : soit vous êtes sur le bateau, soit vous êtes sur la plage. Et en règle générale l’histoire vous emmène à vous penser sur le bateau. »

A Détroit, suite au déboulonnage de la statut de Christophe Colomb
Photo instagram de @the_zamarron

Relater des faits historiques essentiellement à partir du point de vue occidental contribue à invisibiliser l’histoire de la moitié de l’humanité. Et pourtant, comprendre l’histoire de l’esclavage et de la colonisation permettraient d’améliorer la compréhension des enjeux économiques, sociaux, environnementaux et culturels de notre époque.

Regarder vers le passé, comprendre le présent et avancer vers le futur

                De ce fait, ne pas étudier l’histoire coloniale semble problématique pour de nombreux.ses chercheur.se.s et militant.e.s.  Il s’agit ici d’énumérer les deux plus grandes critiques de l’invisibilisation des récits historiques des colonisé.e.s :

  • Premièrement, si on s’appuie sur la définition du CNRTL, l’histoire est perçue comme une reconstruction du passé de l’humanité. Ne pas raconter l’histoire des pays colonisés, c’est, de fait, ignorer le vécu de millions de personnes. C’est nier leur existence au sein de l’humanité ainsi que leur identité en tant qu’être humain.

« L’histoire racontée aux Antilles est la même histoire racontée que dans les écoles ici à Paris. Et donc il y a cet endroit un peu fou où votre identité n’est pas totalement établie en fait. Je parle d’identité en tant qu’être humain. »

Lilian Thuram
  • Deuxièmement, de manière générale, connaître l’histoire facilite la compréhension du monde actuel. Je reprendrais ici les mots d’une professeure d’histoire-géographie interrogée : 

« L’histoire permet de comprendre ce qui actuellement constitue ton monde. C’est-à-dire que tu étudies tout ce qui touche indirectement les élèves aujourd’hui. En quelque sorte, c’est leur faire prendre conscience de leur existence et de leur propre vie»  

Mathilde Clavier, Professeure d’histoire-géographie au Collège

C’est ainsi qu’en étudiant l’histoire des traites et de la colonisation, des historien.ne.s ont pu mettre en lumière l’impact à long terme de cette période sur le monde d’aujourd’hui. De la répartition des langues, des richesses économiques, des productions culturelles mondiales (cinéma, livre, musique), il semble indéniable que ces 400 années d’histoire coloniale ont laissé des traces ineffaçables dans nos sociétés actuelles. 

De plus, prendre en considération l’impact de la colonisation sur la construction du monde moderne représenterait une des premières étapes de la déconstruction des rapports de domination contemporains. Certain.e.s chercheur.se.s soulignent l’articulation entre l’esclavage, système juridico-social fondateur de l’histoire coloniale, et la naissance d’une modernité fondée sur l’inégalité et le racisme (Amzat Boukari-Yabara, 2014). Par conséquent, les modes de pensées coloniaux, reposant principalement sur le racisme, sont encore profondément ancrés dans nos manières de penser le monde.

Décoloniser l’histoire permettrait donc de révéler certains rapports de pouvoir perdurant dans nos modes de pensée. Ce processus de décolonisation est donc primordial pour la compréhension du monde dans sa globalité.

Les voix des colonisé.e.s comptent !

Ne serait-il pas temps de lire d’autres récits, d’écouter d’autres histoires, de partager de nouveaux points de vue exprimés par des auteur.rice.s non occidentaux.les ?

Il existe plusieurs histoires, plusieurs mémoires passées, le tout est de donner la voix à chacune d’entre elles équitablement. C’est dans cette optique, que plusieurs supports historiques (ouvrages, documentaires, radios…) centrés sur les récits de l’esclavage, sur les traditions afro-descendantes ou sur la mise en avant de personnalités historiques ayant lutté contre les systèmes de domination coloniaux, fleurissent. C’est le cas, par exemple, du livre 1492, Anacaona l’insurgée des Caraïbes de Paula Anacaona dans lequel l’histoire d’Anacaona, la reine d’Haïti qui a accueilli les colons espagnols sur l’île, est racontée. Comme l’explique si bien l’autrice « Écoutons cette fois les colonisés : leurs tentatives d’adaptation, leur désespoir, leurs résistances. En racontant l’histoire d’Anacaona, de Caonabo, d’Ixil, de Chilam, c’est tout un peuple qui revient à la vie et entre dans les mémoires ».

Anacaona, l’insurgée des Caraïbes

En conclusion, donner la voix aux colonisé.e.s qui se sont positionné.e.s contre les logiques de colonisation, promouvoir des œuvres culturelles portant leurs voix, intégrer leurs expériences aux récits historiques coloniaux représentent le point de départ d’un potentiel changement de paradigme historique : l’histoire décoloniale.

Clémence Schilder est diplômée en sociologie, militante féministe et alliée de la lutte anti-racisme, passionnée par les voyages et la littérature, amoureuse inconditionnelle du Brésil et éternelle curieuse, en réflexion continuelle sur le monde.


Sources :

Anibal Quijano, « Dom Quixote e os moinhos de vento na América Latina », URL : http://www.revistas.usp.br/eav/article/view/10091 (article disponible en espagnol et anglais)

Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2014, Cahiers libres, p.300 

Podcast France Culture, LSD La Série Documentaire par Perrine Kervran, « Episode 2 : Peau noire masques blancs. Où est la couleur ? », URL : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/livres-cultes-pour-lecteurs-rebelles-24-peau-noire-masques-blancs-ou-est-la-couleur

Podcast France Culture, LSD La Série Documentaire par Perrine Kervran, « Episode 3 : Décoloniser le récit du monde », URL : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/raconter-le-monde-34-decoloniser-le-recit-du-monde

+Entretien avec Mathilde Clavier, Professeure d’Histoire Géographie au collège.

Pistes d’ouvrages pour une histoire décoloniale : 

  • Récits d’héro.ïne.s Editions Anacaona : Dandara et les esclaves libres de Jarid Arraes ; 1492, Anacaona l’insurgée des Caraïbes de Paula Anacaona.
  • Ouvrages sur l’histoire de l’Afrique : Nations nègres et cultures de Cheikh Anta Diop ; Africa Unite  de Amzat Boukari-Yabara.
  • Ouvrages critiques de la colonisation : Peau noire, masques blancs  de Frantz Fanon, Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire.

[1] « La reconstruction du passé de l’humanité sous son aspect général ou sous des aspects particuliers, selon le lieu, l’époque, le point de vue choisi, ensemble des faits, déroulement de ce passé » (Définition du CNRTL : https://www.cnrtl.fr/definition/histoire).

[2] L’eurocentrisme peut se définir comme « la tendance à tout envisager du seul point de vue européen. » (Définition Le Parisien : http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/eurocentrisme/fr-fr/).

[3] Afrique, Asie, Océanie et Amérique du Nord.

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