L’appropriation culturelle, symbole des rapports de pouvoir

Rodney William lancera dans quelques mois aux éditions Anacaona la traduction de son essai sur l’appropriation culturelle. Il est docteur en anthropologie et aussi babalorixa (sacerdoce, ou chef d’un terreiro de candomblé, lieu de culte de la religion afro-brésilienne).

Le Père Rodney cite l’exemple devenu viral sur Internet de cette jeune fille atteinte d’un cancer, et qui aurait été critiquée parce qu’elle portait un turban. Pour l’anthropologue, ces cas isolés sont utilisés pour vider de sens le débat sur ce qui compte vraiment : la violence systémique contre un peuple et sa culture. L’appropriation culturelle, c’est le manque de respect à la culture et à la mémoire d’un peuple qui a résisté et résiste encore aujourd’hui.

L’appropriation culturelle ne concerne pas seulement le fait d’autoriser ou non un individu blanc à porter un turban, à chanter de la samba ou à faire de la capoeira. Elle concerne la structure du pouvoir. Depuis l’époque de la colonisation, les dominants ont le pouvoir de définir qui est inférieur. »

Appropriation culturelle et racisme sont imbriqués : il y a appropriation lorsqu’une culture se considère supérieure, ce qui lui donne l’autorité pour qu’elle retire un élément ou un aspect de la culture qu’elle considère comme inférieure pour son propre bénéfice. C’est une relation de domination, une façon de dominer la culture qui a été infériorisée.

Le débat autour de l’appropriation culturelle va donc bien au-delà de l’autorisation de porter un habit ou pas. « On ne parle pas d’appropriation quand une personne du groupe social dominant, ou du propre groupe, utilise ou adopte des habitudes, des vêtements, des objets d’une autre culture. Cette définition se rapproche plus de l’acculturation[1]. Le concept d’appropriation va plus loin. »

Un des cas les plus débattus de racisme et d’appropriation culturelle ces derniers temps a été l’exemple du beignet de Jésus (bolinho de Jésus), le nom donné par les évangéliques à l’acarajé. (lire l’article ici) Le pouvoir législatif de l’Etat de Bahia a dû intervenir et interdire que ce beignet traditionnel fait par les Bahianaises, considéré patrimoine culturel immatériel brésilien, soit vendu sous un autre nom.

« L’acarajé est un symbole qui va plus loin que les terreiros de candomblé et est devenu patrimoine national ; il identifie et donne du sens à toutes les productions de résistances du peuple noir au Brésil. Cela n’a rien à voir avec cette structure de consommation et de structure capitaliste soutenues par les églises néopentecôtistes. » D’ailleurs, pour le babalorixa Rodney William, ce n’est pas la seule attaque aux traditions des terreiros de candomblé et des religions de matrices africaines de la part des fondamentalistes chrétiens (voir également le développement de la capoeira gospel, lire l’article ici).

Sur la question récurrente et virale de « Les Blancs
peuvent-ils ou non porter des turbans ? », Rodney William dit que,
dans certains cas, il est même obligatoire que les individus blancs portent des
turbans – par exemple dans les rites du candomblé, quand les vêtements ont un
sens et une signification qui discute avec un passé de résistance noire aux
périodes d’effacement de la culture africaine.

Le problème est la façon dont l’industrie de la mode s’approprie de ce turban : il apparaît sur les couvertures des grands magazines, dans les centres commerciaux, et tout à chacun l’utilise sans connaître le sens et la signification, et sans savoir que, à cause de ce turban, de nombreuses personnes ont été ou sont discriminées, violentées.

« Dans le cas brésilien, le nous existe. La feijoada est à nous, la samba est à nous, et ce nous a une origine. Il faut respecter l’histoire du peuple qui a préservé tout cela », analyse le babalorixa, pour qui les racines colonisatrices sont explicites :

Certains individus se comportent comme les maîtres qui croient que la richesse culturelle est le patrimoine de tous, dont on peut disposer sans critères, sans limites et sans respect. »

Serait-ce une forme de « politiquement correct » ? Pour Rodney William, la lutte des peuples autochtones et esclavisés pour la résistance de leurs formes d’expression, qui a pu ainsi survivre pendant des siècles, ne doit pas être brisée par l’avancée conservatrice – après tout, la négation est, et a toujours été, leur stratégie. Il faut leur opposer un contrepoint : « Chaque individu doit assumer sa responsabilité pour ne pas produire des oppressions » souligne le babalorixa Rodney William.

Article paru originellement dans Carta Capital, écrit par Giovanna Galvani (disponible ici en VO)

Lire également les autres articles autour de l’appropriation culturelle : La capoeira gospel ; L’appropriation culturelle est une stratégie du racisme. Pour être informé du lancement du livre du babalorixa Rodney William autour de l’appropriation culturelle, inscrivez-vous à notre infolettre.


[1] Modifications qui se produisent dans un groupe culturel [concernant la manière d’agir, de percevoir, de juger, de travailler, de penser, de parler] par suite du contact permanent avec un groupe (généralement plus large) appartenant à une autre culture.

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