La pacification des favelas

La pacification des favelas

Les Unités de police pacificatrice : panorama, dilemmes, perspectives

 André Rodrigues

Les Unités de police pacificatrice (UPP) occupent une position centrale dans le débat sur la sécurité publique à Rio de Janeiro, depuis l’implantation de la première unité dans la favela Santa Marta, dans la Zone Sud de la ville [quartier bourgeois], en 2008.

Ces unités proposent une occupation et une reprise du contrôle des territoires auparavant contrôlés par la criminalité et veulent s’éloigner d’une logique fondée sur la confrontation, l’arrestation des trafiquants et les descentes policières (« invasion »), pour se rapprocher du modèle de la police de proximité.

Lors de l’implantation de l’UPP dans la favela du Complexo do Alemão, une des plus violentes de Rio, plusieurs chaînes de télévision ont interrompu leurs programmes pour diffuser en direct les images des policiers hissant les drapeaux du Brésil et de l’état de Rio de Janeiro – un symbole très fort.

Il y a actuellement 36 UPP installés à Rio de Janeiro, qui mobilisent plus de 9 000 policiers.

Le gouvernement de Rio de Janeiro a cherché à présenter les UPP comme élément nécessaire pour tourner la page et améliorer la sécurité publique. Si, d’un côté, cette rhétorique a garanti aux UPP un soutien public et une certaine stabilité politique, de l’autre côté, elle a empêché une réelle évaluation critique et une éventuelle amélioration du projet avant son expansion dans d’autres régions de la ville.

Avant de s’attarder sur la question des UPP, nous dresserons un panorama de la présence de la police dans les favelas du Brésil.

 

Historique de la présence policière dans les favelas du Brésil 

Les pratiques policières dans les favelas et les quartiers populaires brésiliens, liées à un modèle répressif de sécurité publique, se caractérisent par une imprévisibilité, une certaine irrationalité dans l’action, et l’emploi arbitraire et excessif de la force.

Ce modèle répressif se fonde sur l’idée que l’emploi de la force est la seule réponse possible au problème de la violence au Brésil. Les gouvernements et la société brésilienne ont toujours fait face au problème de la violence de cette manière, même après le rétablissement de la démocratie et la promulgation de la Constitution en 1988.

La police brésilienne a toujours préféré les descentes policières (« invasion ») comme système d’intervention. En profitant de l’élément surprise, ces invasions ont pour objectif d’appréhender les criminels dans une situation de vulnérabilité ou d’intervenir dans des situations de conflit en cours. Mais pour les habitants de ces régions assujetties aux opérations policières, souvent simples travailleurs, les invasions renforcent le sentiment d’imprévisibilité : ils peuvent se retrouver à tout moment dans une situation de risque réel et imminent.

Autre conséquence de ces descentes policières : l’irrationalité. Ces invasions, retransmises en direct par les médias, s’appuient souvent sur la nécessité d’effectuer des arrestations, de saisir des armes et de la drogue, d’intervenir dans une situation de conflit entre bandes rivales, etc. Cependant, les résultats de ces interventions ne sont jamais rendus publics, et ne sont révélés que les chiffres des victimes, des suspects arrêtés ou des armes confisquées. La société ignore le coût de ces actions, leur impact sur la réduction de la criminalité et, plus important, leur efficacité en termes de sécurité pour les habitants de ces quartiers.

La lutte armée devient routinière, la police n’est qu’une machine répressive et violente. Tuer et mourir sont les deux axes du discours qui oriente l’action policière.[1] Ainsi, l’ethos guerrier – qui est aussi à la base de l’implication des jeunes dans le narcotrafic – opère comme symbole dans l’imaginaire et la culture professionnelle de la police brésilienne.

Cette situation débouche sur un jeu métonymique pervers : le criminel armé impliqué dans le trafic de drogues devient la métonymie de l’habitant de la favela, et le policier violent et arbitraire devient la métonymie d’un État inégal et injuste. Voici l’une des principales impasses de la sécurité publique au Brésil : le policier et l’habitant de la favela se considèrent comme deux ennemis.

Nous savons pourtant que seule une minorité des jeunes de la favela est impliquée dans le trafic de drogues. Nous savons aussi que la présence de l’État dans les favelas ne se limite pas seulement à celle de la police – ce serait sans compter les écoles, crèches, centres de santé et d’assistance sociale, etc.

Dans ce contexte, les favelas sont toujours décrites par l’opinion publique et les médias comme des lieux dangereux, constituant une menace pour les villes. Favelados et policiers sont stigmatisés – ce n’est donc pas un hasard si, au Brésil, les jeunes Noirs habitant dans les favelas ou les périphéries sont les principales victimes de la violence létale ou s’ils forment la majorité de la population carcérale. Ce n’est pas un hasard non plus si ce profil domine dans les équipes policières.

La prévisibilité, la rationalité et le contrôle de la violence sont théoriquement des prérogatives des institutions démocratiques. Nous comprenons donc bien la perversité de ce modèle de police pour la consolidation de la démocratie brésilienne et surtout pour les conditions de vie des habitants des favelas.

Retrouvez la suite de l’article dans Je suis toujours favela.

Bibliographie

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__________. ‘Os donos do Morro’: Uma avaliação exploratória do impacto das Unidades de Polícia Pacificadora (UPPs) no Rio de Janeiro. São Paulo, Fórum Brasileiro de Segurança Pública e CAF, 2012.

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DECRETO Nº 42.787, de 6 Janeiro de 2011. Governo do Estado do Rio de Janeiro.

DURÃO, Susana. A produção de mapas policiais. Práticas e políticas da polícia urbana em Portugal. Intersecciones Antropologicas. v. 10. n. 1. ene/jun, 2009.

MACHADO da SILVA. L. A. Vida sob cerco: Violência e rotina nas favelas do Rio de Janeiro. São Paulo, Nova Fronteira, 2008.

MOURÃO, Barbara. UPPs – Uma polícia de que gênero? Rio de Janeiro, CESeC/Universidade Cândido Mendes; Fundação Ford, 2013.

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RODRIGUES, André; SIQUEIRA, Raíza. “As Unidades de Polícia Pacificadora e a Segurança Pública no Rio de Janeiro”. in RODRIGUES, André; SIQUEIRA, Raíza; LISSOVSKY, Mauricio. (orgs.). Unidades de Polícia Pacificadora: debates e reflexões. Comunicações do ISER. Rio de Janeiro, ISER, n. 67.

SENTO-SÉ, João Trajano. Condições de trabalho e formação das polícias do Rio de Janeiro. Rio de Janeiro: Laboratório de Análise da Violência, Faperj, 2010.

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ZALUAR, Alba. “Dilemas da Segurança Pública no Brasil”. in Desarmamento, Segurança Pública e Cultura da Paz, Rio de Janeiro, Fundação Konrad Adenauer, 2005.

 

 



[1] C’est aussi le nom du livre d’une légende de la police militaire, Matar ou morrer, Conte Lopes, ed. Independante, 1994. Il y relate ses faits de « bravoure » lorsqu’il travaillait à la PM de São Paulo. (Note de P. A.)

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