Centre et périphérie en dialogue ? La littérature périphérique comme affirmation des voix de la marge

Centre et périphérie en dialogue ?  La littérature périphérique comme affirmation des voix de la marge 

Matilde Maini

 

Centre et périphérie

 La ville est construite sur des frontières, physiques et symboliques, qui servent à séparer le centre de la périphérie. Pour exister, le centre doit se positionner face à une périphérie, un ailleurs, tout en restant séparé de celle-ci par une frontière.

La frontière entre le centre et la périphérie est d’ordre spatial, social, linguistique et culturel. Elle rend les contacts entre les deux pôles socio-spatiaux difficiles ce qui peut engendrer des dynamiques de violence.

Dans le cas du Brésil, le contraste entre centre et périphérie est particulièrement marqué du fait des inégalités importantes qui marquent ce pays. En outre, il convient de souligner que si les favelas font partie de la périphérie, cette dernière englobe un espace géographique et social plus vaste.

En 1994, le journaliste Zuenir Vuentura publia l’essai Cidade Partida, littéralement « Ville divisée ». Rio de Janeiro était l’emblème de la société brésilienne, fortement inégalitaire avec d’une part le centre, l’asfalto (le goudron) et de l’autre, la périphérie, le morro, la favela. Les quartiers et leurs habitants, appartenant à différentes classes sociales, étaient divisés par une barrière imperméable et dominée par une logique de violence.

Cet article essayera de comprendre quel rôle peut avoir la culture, et en particulier, la littérature, dans la création d’un dialogue entre le centre et la périphérie.

 

La culture, pont entre le centre et la périphérie

 

« Le président Lula a fourni aux Brésiliens de quoi nourrir leurs corps. Maintenant, nous mettrons à leur portée de quoi nourrir les âmes. » C’est avec ces mots que la ministre de la culture du Brésil, Marta Suplicy, exposait la politique culturelle du gouvernement Rousseff.

Le Brésil, dorénavant membre du cercle des grandes puissances économiques, ayant lancé avec succès des programmes sociaux visant l’amélioration des conditions de vie de ses citoyens, peut se concentrer sur la mise en place de politiques culturelles.

À l’heure où de nombreux pays d’Europe subissent une austérité financière qui touche notamment les activités artistiques et culturelles, le ministère brésilien de la Culture a, lui, bénéficié, en 2013, du budget le plus important de son histoire.

L’implication croissante de l’Etat dans la culture se traduit par une participation de plus en plus massive sur les terrains de d’audiovisuel et du patrimoine, en particulier à travers la mise en valeur des productions culturelles des périphéries urbaines, de l’intérieur du pays, de la culture populaire ou traditionnelle.

La création des chèques Vale Cultura confirme la volonté de l’État d’investir dans le domaine culturel et de dynamiser ce secteur. Ces “tickets-culture” s’adressent à la fois aux travailleurs et aux entreprises. Les travailleurs des entreprises qui adhèrent au programme peuvent obtenir un “chèque” de 50 réais à l’État, qui leur permet de payer des activités culturelles (théâtre, cinéma) ou des biens culturels (livres, CD). Les entreprises adhérentes ont des incitatifs fiscaux en échange de leur participation à ce chèque.

L’édition est également un des champs d’action les plus importants des actuelles politiques culturelles de l’Etat, sur le marché national et international. Il s’agit du plus grand investissement jamais réalisé par le gouvernement brésilien pour promouvoir sa littérature auprès du marché éditorial international.

Signe de cette vitalité à l’extérieur, le Brésil a été le pays d’honneur au Salon du livre de Bogota en 2012, de Francfort en 2013, à Bologne en 2014 (livre jeunesse) et il le sera à Paris en 2015. Grâce à ces évènements internationaux, le Brésil cherche à affirmer sa position sur la scène culturelle mondiale.

La littérature périphérique, ou la périphérie déborde de son espace et affirme sa voix

 

Si le Brésil est en train de sortir de sa périphéricité par rapport à l’Europe et aux Etats-Unis, en termes économiques et culturels, la frontière entre le centre et la périphérie persiste à l’intérieur du pays tout en devenant de plus en plus dynamique et floue, grâce à une périphérie qui déborde, qui affirme sa voix et sa culture avec force et créativité.

Une des expressions les plus innovantes de cette périphérie est la littérature périphérique.[1]

 

Qu’est-ce que la littérature périphérique ?

 

Définir cette littérature périphérique est problématique pour deux raisons : d’abord parce que la distinction entre centre et périphérie est difficile à établir de manière nette car elle repose sur des critères qui ne sont pas uniquement spatiaux mais également culturels, sociaux, ethniques ; ensuite, parce que les écrivains de la périphérie ont des parcours divers si bien que l’idée d’une appartenance à un même mouvement littéraire peut être contestée. Néanmoins, il est possible d’identifier les caractéristiques communes aux auteurs de cette littérature.

La littérature périphérique est produite par des auteurs qui habitent dans la périphérie des grandes villes brésiliennes. Les personnages et l’action représentés relèvent de leur univers quotidien. Les textes sont souvent publiés par des maisons d’édition indépendantes ou sur Internet, et lus au cours des saraus[2].

On peut dater la naissance de la littérature périphérique à la publication de la Cité de Dieu, roman de Paulo Lins, publié en 1997 au Brésil et en 2003 en France. Énorme succès public, il a marqué un moment important dans l’affirmation de la favela en tant qu’univers fictionnel raconté par la voix de ses habitants. En effet, Paulo Lins était lui-même un habitant de la Cité de Dieu, une favela de Rio de Janeiro. C’était la première fois, ou presque, qu’un favelado et non un écrivain de l’élite, écrivait sur sa catégorie sociale. Si le film homonyme de Fernando Meirelles et Kátia Lund, sorti en 2002, se fonde plutôt sur une représentation esthétisée de la favela et sur une spectacularisation de la violence, il a cependant permis de donner plus de visibilité à la favela, au-delà des frontières brésiliennes.

Puis l’écrivain Ferréz s’engouffre dans la brèche ouverte par Paulo Lins. À la fin des années 1990, lui et d’autres écrivains de la périphérie de São Paulo publient leurs textes dans la revue Caros Amigos, confirmant ainsi définitivement l’émergence de la littérature périphérique en tant que mouvement littéraire. [3]

Enfin, le mouvement hip-hop a également permis à la voix de la marge de s’affirmer et d’exprimer sa spécificité et sa différence par rapport au centre et aux « formes canonisées par les codes occidentaux, avec leurs hiérarchies suspectes». [4]

Retrouvez la suite de l’article dans Je suis toujours favela.

 



[1] Littérature périphérique, dont la traduction en France est à la base du projet éditorial des éditions Anacaona.

[2] Événement culturel, où les personnes se réunissent pour s’exprimer ou se manifester artistiquement. La performance est libre. Les activités artistiques pouvant s’y dérouler sont nombreuses : dance, poésie, lecture de nouvelles, musique, peinture, théâtre, etc.

[3] La revue Caros Amigos utilisait plutôt le terme littérature marginale.

[4] Expression de Gilberto Gil. Lors de son discours d’investiture, en 2003, le nouveau Ministre de la Culture a souligné l’importance d’une conception de la culture plus vaste et moins normative.

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